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Conseil municipal du 05 novembre 2018 – Débat sur les Actions de prévention et de sécurité

Intervention de Jérôme SAFAR

Quatre ans et sept mois. C’est le temps qu’il aura fallu pour que notre assemblée puisse débattre de la politique de prévention et de sécurité de la Ville sur la base d’une délibération portant sur la question.

Il aura en fait fallu un été dont la teneur en événements dramatiques et violents a profondément marqué et choqué les habitants de notre ville et de notre agglomération avec son lot de récupérations politiques nauséabondes ou de propositions qui ne pouvaient s’appuyer que sur des à priori concernant l’action ou le manque d’action supposée de la ville centre.

A ce propos, il est frappant de voir que comme d’habitude même quand les faits n’ont pas lieu sur le territoire de la ville, c’est la ville de Grenoble qui est pointée. C’est une première responsabilité qui nous incombe, ce n’est pas toujours facile ni agréable, nous l’avions vécu déjà lors des dramatiques et terribles événements d’Echirolles qui avaient vu la mort de deux jeunes gens dans des conditions que je ne rappellerai pas ici.

Dans le déluge médiatique de cet été, notre groupe a d’abord choisi de ne pas réagir à chaud. Ce n’était pas le moment et il fallait d’abord marquer notre solidarité à l‘égard des familles.

Il fallait ensuite voir comment nous pouvions organiser un débat ici au sein du Conseil municipal, ce que nous avons demandé. Notre groupe souhaitait que celui-ci puisse se tenir en présence des partenaires essentiels de la ville, et au moins du principal d’entre eux : l’État. Ce soir ce débat a donc lieu, mais sans la présence d’aucun de ces partenaires.

Ont-ils seulement été sollicités ? Si non, pourquoi ? Si oui, pourquoi ne sont-ils pas présents aujourd’hui ?

Vous n’avez pas été trop longue Madame la première adjointe car ce sujet mérite d’être précis et je pense que vous avez pu développer les outils qui sont les vôtres. Mais sincèrement un même temps de parole donné au Préfet ce soir et au Procureur de la République dans ce cadre-là n’aurait pas été du temps perdu, ni pour notre assemblée, ni pour les gens qui nous écoutent.

Sincèrement, si nous voulons faire passer le message que la ville ne peut pas tout et n’est pas compétente sur tout, il faut aussi que lorsque nous en discutons nos principaux partenaires puissent débattre avec nous.

Cette première question est loin d’être anodine ou secondaire, car la politique de prévention et sécurité est essentiellement partenariale. Entendre l’ensemble des acteurs mobilisés sur cette question aujourd’hui aurait été plus que bienvenue. C’est donc à nos yeux une première occasion manquée et nous le regrettons.

Le deuxième constat que nous faisons ce soir à la lecture de votre délibération est un constat de malaise lié à la forme de cette dernière. Cette délibération ne donne aucun élément de contexte et de diagnostic initial pour évaluer ou bien comprendre en quoi l’action de la politique de prévention et de sécurité de la ville répond à des objectifs clairs, définis, et justement partagés par nos partenaires.

C’est dommage parce qu’il aurait été judicieux de rappeler que la ville joue un rôle de coordination, que le maire a un pouvoir qui ne se limite plus depuis plus de 20 ans maintenant à la seule police administrative et que son rôle est central.

C’est dommage parce que sans jouer le jeu qui a été le vôtre depuis plus de quatre ans, celui de la défausse, cela aurait permis de dire simplement quelques points essentiels :

·         D’abord, quel est le niveau de violence de notre ville et de notre agglomération par rapport aux territoires comparables ?

·         Quelles sont les tendances chiffrées des sujets qui inquiètent légitimement ? À savoir cambriolages, vols avec violence, atteintes aux personnes, homicides,… ?

Cette absence d’éléments de contexte ne vous permet pas d’évoquer des éléments importants que nous devons tous avoir en tête ici ce soir :

·         Le premier point, la ville et l’agglomération n’échappent pas à un inquiétant phénomène national de violence (pour ne pas dire ultra violence) gratuite que tout le monde constate (Monceau-les-Mines et Vénissieux ce week-end, Halloween cette semaine) qui s’exprime de plus en plus et dont la liste des victimes humaines fait froid dans le dos

·         Le second point, la ville de Grenoble et l’agglomération connaissent une situation de tension particulièrement forte liée à la présence d’une économie parallèle relative au trafic de stupéfiants qui confère à notre territoire une « marque » particulière. Ce « marché » est florissant car si l’offre est là, la demande aussi, liée à la sociologie et à l’économie de notre territoire…

Ceux qui, ici ou à l’extérieur de cette salle, font mine d’expliquer que c’est nouveau sont au mieux des ignares de l’histoire du banditisme grenoblois, au pire des démagogues en mal de sensationnel.

Sur ce point, la situation géographique et le rôle des mafias sur notre territoire depuis des années mériteraient aussi d’être évoqués un jour clairement car il n’y a pas de trafic sans réseau, sans organisation, sans cohortes d’hommes et de femmes dont l’activité principale va de la production à l’acheminement,  puis à la vente du « produit fini » et au blanchiment des revenus issus de cette vente.

·         Le troisième point est que la ville de Grenoble n’a pas, pas plus que d’autres communes en France, la compétence qui lui permettrait de lutter seule contre ces fléaux et ses conséquences.

Cela ne veut pas dire qu’elle n’a aucun rôle, mais éclairerait autrement le colossal manque de moyens de l’État, sauf quelques parenthèses trop rapidement refermées. La police nationale est en sous-effectif et en sous équipement chronique dans notre ville depuis au moins une vingtaine d’années. La justice aussi…  Savoir qui est responsable de cette situation n’est pas inutile mais ne règle pas le problème des Grenoblois.

L’État n’est pas suffisamment présent sur ce territoire. Et la démission rocambolesque du précédent Ministre de l’intérieur quelques jours après ses annonces en termes de renforts humains ne peut pas ne pas nous inquiéter…

Tous ces éléments de contexte sont donc totalement absents de votre délibération et nous ne savons donc pas quels éléments de diagnostic partagé pourraient être les nôtres. Deuxième occasion ratée ce soir

Face à cela votre plan d’action apparaît pour ce qu’il est : une succession d’outils et de moyens dont on a du mal à savoir s’ils relèvent d’une volonté politique pour agir.

Vous êtes d’ailleurs mal à l’aise pour vous positionner sur le fond et la forme du débat de ce soir. Votre délibération s’intitule très justement « actions de la ville de Grenoble en matière de prévention et de sécurité » pour nous demander au final d’approuver le plan d’action sans qu’il y ait le moindre plan exposé.

Vous auriez pu y exposer le rôle clair et peut-être renforcé que vous entendiez jouer avec vos partenaires et les sujets d’actualité que vous comptez porter via les CLSPD.

Mais, et même si ces réunions sont lourdes à organiser, vous n’avez tenu que 2 CLSPD pléniers depuis quatre ans et un troisième est prévu à la fin du mois. Il aurait été intéressant de connaître ce soir les sujets que vous souhaitez y porter…

Le CLSPD plénier n’est pas ce que vous en avez dit Madame la première adjointe, c’est vraiment ce que vous décidez d’en faire. Vous avez évoqué plusieurs sujets que vous pouvez porter justement à cette occasion devant le Préfet et le Procureur comme étant vos priorités pour en discuter avec eux

·         C’est la lutte et la prévention contre la violence

·         C’est la lutte contre l’exploitation insupportable que constitue la prostitution qui explose dans certains quartiers, qui crée des situations de tension avec les habitants absolument invivables et les problèmes collatéraux que cela pose. Il faut le dire ici, avant toute chose, la prostitution est une exploitation qui doit être combattue comme telle, et c’est peut-être le seul point de désaccord que je m’autoriserai avec certains propos publics du procureur de la république , mais ce n’est pas la première fois qu’il le dit, et il le dit faute de moyens justement, on ne peut pas ne pas lutter contre la prostitution parce que derrière la prostitution, il y a les mêmes réseaux que derrière les réseaux de trafic de stupéfiants peu ou prou, et il faut pouvoir le faire non pas pour désigner à la vindicte ces jeunes filles et parfois ces très jeunes filles mineurs qui sont sur les trottoirs de notre ville mais pour attaquer celles et ceux qui vivent de ce trafic d’humains….

·         C’est la situation des trafics et des quartiers

 

Vous avez aussi des outils que vous n’avez pas évoqués, les CLSPD  thématiques, sectorisés, temporaires que vous pouvez déclencher. Il suffit que le maire les demande et en général les préfets et les procureurs les acceptent.

Vous auriez pu exposer la nouvelle organisation du service prévention de la délinquance dont je connais le très grand dévouement et professionnalisme. Celui-ci est passé en 2017 de trois chargés de mission à deux chargés de mission en plus du chef de service et les explications fournies à notre demande ne nous permettent pas de comprendre réellement cette réduction d’effectifs incohérentes avec la situation de notre ville en termes de prévention de la délinquance… Ils ont en effet beaucoup de travail et un rôle essentiel qui est celui du contact avec les unions de quartier et les collectifs qui se montent avec les habitants

Vous auriez pu aussi nous dire sur la centaine de policiers municipaux théoriquement en poste, si nos difficultés de recrutement étaient réelles ou pas, si nous avions des objectifs de recrutement supplémentaires … ou pas… en fonction des objectifs que vous lui donnez, en particulier le renforcement de la présence de nuit sur la voie publique, avec quels moyens et pour quels résultats attendus ?

Vous auriez pu aussi au-delà de l’exercice de style qui peut prêter à sourire et qui consiste à additionner toutes les caméras de vidéosurveillance publique possible sur le territoire, en mélangeant allègrement les différentes missions qui sont les leurs (circulation, protection du patrimoine, réseau de transport…) expliquer pourquoi vous maintenez aujourd’hui votre décision de ne pas renforcer ce réseau.

Cela aurait été très intéressant, au moment où, avec le développement de CVCM la surface piétonnière du centre-ville s’étend fortement et que ces espaces publics sont souvent des lieux où aujourd’hui le recours à la vidéo est reconnu comme utile. Il ne s’agit pas de condamner ou de magnifier l’outil mais de savoir où et à quoi il pourrait être utile !

Il y a une utilité sur laquelle nous pouvons au moins nous mettre d’accord, c’est la capacité d’aide à l’élucidation qu’offre l’outil. Il serait temps qu’au moins sur cette question chacun accepte de prendre le débat dans le bon sens : à quoi, où et dans quelles conditions cet outil est-il intéressant et peut-il être développé ?

Vous auriez pu expliquer pourquoi, au-delà d’un arrêté préfectoral sur la fermeture à 2h00 des établissements, vous avez choisi d’abandonner le travail partenarial de la charte de la qualité et de la vie nocturne. L’outil était-il mauvais ? Ou simplement trop liée à l’équipe précédente…?

Vous auriez pu évoquer l’amélioration des moyens dédiés à la prévention spécialisée sur le territoire de la ville grâce à la volonté partagée avec la métropole et au passage nous présenter la volonté de réfléchir sur cette question en fonction des publics traités et non de la seule grille de lecture des quartiers et territoires…

Cette délibération est donc à nos yeux une occasion ratée, vous avez engagé des actions qui pour certaines, et c’est normal, relèvent de la continuité, pour d’autres que vous avez renforcé comme l’éclairage public sans nous dire quels nouveaux lieux vous avez ciblé pour les mois à venir et c’est dommage.

Vous avez institutionnalisé plus que précédemment le travail de prévention situationnelle qui est utile, mais parfois pose la question d’une bunkerisation de l’espace public. Il aurait été intéressant d’avoir quelques pistes ou exemples précis.

Vous avez renforcé et réussi un travail de prévention sociale là où c’était utile et l’implication des bailleurs sociaux est indispensable en la matière. La aussi, il aurait été intéressant de tracer les perspectives en termes de moyens et d’actions.

Vous agissez avec vos moyens sur le très délicat dossier de la violence faite aux femmes même si le problème de la prostitution mériterait une action partenariale plus forte, mais ce n’est pas votre responsabilité.

Je note au passage qu’il n’y a pas un mot sur les violences intra familiales dans la délibération et sur le travail de prévention que nous pourrions faire sur ce dossier. C’est dommage, puisque cela concerne 60 à 70 % des interventions de la police nationale le soir.

Enfin, votre « plan d’action » ne peut se limiter aux deux actions annoncées pour 2018 : une étude de santé publique sur les conditions addictives, et la mise en place d’une cellule de veille jeunes majeures, Elles sont toutes les deux très utiles.

L’utilité de ces actions n’est pas en cause, mais il faut donner aux Grenoblois des perspectives en termes de moyens et d’action qui manquent dans cette délibération.

Nous le regrettons même si nous ne voulons pas prêter le flanc à celles et ceux qui sur les questions de sécurité jouent toujours aux pyromanes sans se soucier des conséquences et des dégâts.

Le déni n’est plus possible face à une situation alarmante à bien des égards. La ville doit jouer son rôle pleinement mais la responsabilité première est celle de l’État et c’est à celui-ci de mettre en place les moyens nécessaires.

La politique partenariale doit être rendue visible pour que les grenoblois sachent ce qui est fait, ce qui va l’être, ce qui fonctionne ou pas, et, à partir de quel diagnostic ce travail est effectué.

Pour conclure je dirais trois choses.

La première c’est qu’il y a encore beaucoup à faire. Une politique publique ce n’est pas une succession d’outils ou de dispositifs. Il faut une analyse claire et partagée de la situation pour savoir ce que l’on veut, ce que l’on peut et ce que nous attendons des autres.

Nous n’y sommes pas si nous nous référons à cette seule délibération

La deuxième, c’est que nous devons refuser le populisme ambiant qui fait que certains ont comparé Grenoble avec une ville américaine des années 20 qui relève du délire absolu. Très sincèrement mes chers collègues, utiliser ce genre de formule c’est assommer un peu plus les Grenoblois alors qu’ils sont déjà dans la difficulté par rapport à ce dossier.

Non, Grenoble n’est pas Chicago ! Grenoble a quelques similitudes avec Marseille concernant le trafic de stupéfiants et ses ramifications, on peut le dire.

La troisième, nous devons nous rassembler sur cette question autant que possible et nous devons créer les conditions de ce rassemblement. Ce débat ne peut pas et ne doit pas être un débat qui alimente les surenchères et qui inquiète encore plus nos concitoyens.

Derrière vous Monsieur le maire, il y a trois mots : réconcilier, protéger, innover. Voilà ce que nous devons faire.

Nous garderons quant à nous le cap, il n’est pas question de tomber dans une espèce de surenchère permanente et nous souhaitons voir comment les Grenoblois peuvent être rassurés sur le fait que des politiques publiques sont mises en place par l’ensemble des partenaires sur ce territoire.

Elles ne réussiront pas toutes, elles ne régleront pas tous les problèmes, mais je crois que Grenoble a les moyens humains, matériels et intellectuels de résoudre cette question au-delà du conseil municipal de ce soir.

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