Il est rare qu’un conseil municipal ne puisse pas se tenir dans une ville. C’est pourtant ce qui arrivé à Grenoble, lundi soir : près de 200 personnes sont venues manifester en mairie, puis une vingtaine d’entre elles ont envahi l’espace réservé aux élus. Le maire, Eric Piolle, a tenté en vain d’apaiser la situation, en donnant la parole aux protestataires. Mais, après deux heures d’agitation, il a décidé de reporter sine die le conseil, condamnant «la violence déployée et l’entrave au bon fonctionnement démocratique de [l’]assemblée».

Elu maire de Grenoble en 2014 par surprise, à la tête d’une coalition composée d’Europe Ecologie-les Verts (EE-LV), du Parti de gauche et de mouvements citoyens, l’écologiste Eric Piolle suscitait de très fortes attentes, tant localement que nationalement. Dans ses engagements de campagne et dès son arrivée aux affaires, il a affiché son ambition de «refonder la démocratie locale». Porteur avec son équipe d’élus atypiques d’un projet politique ambitieux, «la troisième révolution urbaine», il fait aujourd’hui face à la plus sérieuse des crises de son mandat. Les manifestants, venus d’horizons variés – intersyndicale des agents territoriaux, comités d’usagers, unions de quartiers, Nuit debout – étaient tous mobilisés contre un «plan de sauvegarde des services publics locaux», annoncé par l’équipe d’Eric Piolle le 9 juin.

«Incompréhension»

Ce plan regroupe une centaine de mesures d’austérité : quelques augmentations tarifaires et de nombreuses réductions de dépenses. «Il ne s’agit pas de faire moins, il s’agit de faire mieux. Et surtout différemment», explique le maire, qui veut «adapter les services locaux au plus près des besoins, les transformer pour être plus agiles et efficaces au quotidien». Quelques mesures préparées discrètement avec l’administration municipale et présentées sèchement ont stupéfait les Grenoblois : fermeture de trois bibliothèques (deux sections jeunesse et une bibliothèque de quartier), transfert de deux «maisons des habitants» (dispensant des services à la population des quartiers) qui passeront du giron municipal à l’associatif, réduction de la voilure sur le service de santé scolaire, non-remplacement d’au moins une centaine de départs d’agents municipaux… Des suppressions de structures symboliquement fortes, même si ce plan de rigueur concerne des services publics grenoblois historiquement fournis. Cette feuille de route doit être progressivement mise en place d’ici à 2018 et vise à faire face à la forte baisse des dotations allouées par l’Etat aux communes. L’objectif de la mairie est d’économiser quelque 14 millions d’euros sur deux ans, montant à comparer avec la réduction de l’aide de l’Etat à la ville de Grenoble chiffrée à 17 millions d’euros par la municipalité pour la seule année 2017 par rapport aux années précédentes.

Eric Piolle ne cesse depuis deux ans de dénoncer l’impact de ce désengagement de l’Etat sur la cité alpine déjà lourdement endettée malgré une fiscalité locale élevée. Décidé à respecter son engagement de ne pas augmenter les impôts locaux, le maire considère qu’il ne reste qu’une seule issue face à la menace brandie «de mise sous tutelle préfectorale» : faire des économies en réformant. Les oppositions de droite (LR, UDI et alliés) et de gauche (PS, PCF et alliés) se sont empressées de relayer et d’amplifier l’«incompréhension» face à ce «plan d’austérité» annoncé en l’«absence de concertation» des habitants, des usagers et des personnels concernés. Le paradoxe est flagrant avec les ambitions démocratiques d’Eric Piolle, désireux d’associer le plus possible les citoyens à la gestion municipale. «Grenoble est passé d’une culture du conflit systématique opposant la puissance publique et la population à une culture de l’échange et de la coproduction. Les outils de la démocratie participative ont été renouvelés», insistait-il à l’occasion de son bilan de deux ans de gestion, en avril.

Manque de «cohérence»

Las, les Grenoblois peinent pour l’heure à s’approprier les trois principaux outils participatifs mis en place depuis 2014 (lire ci-contre). D’autres démarches de consultation, comme les «chantiers de coconstruction» lancés dans les domaines de l’urbanisme, de la culture ou de la santé, ouverts à tous les citoyens, ont du mal à fonctionner. Guillaume Gourgues, politologue à l’université de Franche-Comté et observateur attentif de la municipalité Piolle, pointe un manque de «cohérence d’ensemble : on juxtapose des dispositifs participatifs qui s’ignorent». Cette politique démocratique novatrice risque de fait d’être étouffée par la violence de la crise provoquée par le plan d’économies. Le prochain conseil municipal est fixé à lundi et rien ne dit qu’il pourra se tenir plus sereinement.


Trois outils de démocratie participative

Les conseils citoyens indépendants

Pour démocratiser la gestion municipale et associer les habitants, sept conseils citoyens indépendants (CCI) ont été créés, couvrant toute la ville. Ils sont réunis dans une association autonome dotée de 60 000 euros annuels par la municipalité. Chacun d’entre eux devait réunir 40 habitants tirés au sort : 20 parmi des volontaires et 20 sur les listes électorales. Un an après leur création, la mobilisation patine. Les CCI peinent à exister dans un paysage participatif agité, où unions de quartiers et associations établies tiennent le haut du pavé. Le CCI «C», qui regroupe les quartiers du nord-est grenoblois, ne compte par exemple plus que 9 membres actifs, dont un seul des 20 tirés au sort sur les listes électorales. Ses membres appartiennent tous à des catégories socio-professionnelles supérieures, sont masculins, blancs – à une exception -, deux sont par ailleurs au bureau d’une union de quartiers et trois sont adhérents ou militants de la mouvance rouge-verte… L’objectif de faire émerger des citoyens tenus jusque-là à l’écart de la vie municipale est en échec. «La démobilisation s’explique par la complexité organisationnelle des CCI. Le «coût» de la mise en route, ardue et en autonomie totale, a été sous-estimé»,analyse Manu Bodinier, de l’association Aequitaz, qui a accompagné la construction par les Grenoblois eux-mêmes des conseils citoyens, entre 2014 et 2015. De plus, les CCI n’ont qu’un seul réel pouvoir, limité : celui d’interpeller le maire en conseil municipal sur un sujet de leur choix… Un nouveau tirage au sort est prévu cette année et, en attendant, les bénévoles du CCI «C», motivés, organisés mais débordés, se débattent pour tenter de se faire connaître et «jouer un rôle entre l’associatif et le politique», comme le résume l’un d’entre eux.

Le droit d’interpellation et de votation d’initiative citoyenne

Créé début 2016, inédit en France, c’est le plus ambitieux des nouveaux outils de gestion démocratique de la ville. Les habitants proposent une pétition à la mairie, qui la valide si elle relève de son champ de compétences. Si 2 000 «Grenoblois-e-s de plus de 16 ans», y compris de nationalité étrangère, la signent ensuite, elle est débattue au conseil municipal : «La porte de cette arène traditionnellement réservée aux élus est ouverte aux citoyens. C’est une vraie expérimentation», insiste Manu Bodinier, de l’association Aequitaz. Si la requête de la pétition n’est pas adoptée par les élus, via une délibération, elle sera soumise à «votation citoyenne» : si 20 000 Grenoblois, cette fois, la valident, le maire s’engage à la mettre en œuvre. «C’est un outil audacieux, à même d’attirer un public qui ne s’intéresse pas à la démocratie, confirme le politologue Guillaume Gourgues. Mais comment les Grenoblois vont-ils s’approprier cette «révolution de papier» ?»

A ce jour, trois pétitions circulent tandis que sept autres ont été rejetées par la mairie car en dehors du champ de compétences municipal. La première, soutenue par Nuit debout Grenoble, demande la généralisation du maraîchage citoyen sur les espaces publics. La deuxième, portée par une union de quartier, veut interdire l’alcool sur la voie publique dans le centre-ville : 500 signatures à ce jour, selon la mairie. La troisième, lancée par le comité de liaison des unions de quartiers, demande l’abrogation de la réforme de la tarification du stationnement votée en conseil municipal fin juin. Elle a réuni en quelques jours près d’un millier de signatures : il est donc probable que la première votation citoyenne, prévue à l’automne, soumette aux Grenoblois l’annulation d’une décision de la municipalité…

Le budget participatif

Créé l’an dernier, le budget participatif permet de financer des projets citoyens à hauteur de 800 000 euros, soit 2 % du budget d’investissement annuel de la ville. C’est en deçà des 5 % réservés par les villes de Rennes et de Paris à leurs dispositifs similaires. L’an dernier, 9 des 165 projets présentés ont été retenus lors d’une votation qui a attiré un peu moins de 1 000 Grenoblois, soit 1 % du corps électoral, élargi pour l’occasion à tout résident de plus de 16 ans. Pascal Clouaire, l’adjoint à la démocratie locale, lui-même issu d’un mouvement citoyen, refuse d’y voir un mauvais résultat. Il se félicite de la multiplicité des projets et de l’effet d’entraînement, avant de souligner le caractère expérimental du scrutin : un seul bureau de vote sur un jour. Le politologue Guillaume Gourgues est critique : «C’est une démarche très «descendante», un appel à projets éloigné du «vrai» budget participatif politique tel qu’il est expérimenté dans la ville Porto Alegre au Brésil. Il ne faut pas s’étonner s’il ne fédère que des gens déjà organisés, investis.» A vérifier cet automne : la votation pour la deuxième édition de cette «ruche aux projets» durera une semaine sur sept bureaux et sera jumelée avec celle sur les pétitions rejetées en conseil municipal.

François Carrel